tomographie d'un réagencement
vers une politique de la matière contre l’Histoire et ses appareils de dissolution
Tomographie d’un réagencement
Ce texte, rédigé une première fois au début des années 2010 puis repris et actualisé il y a un peu plus d’un an, proposait à sa base une exploration critique de la manière dont le capitalisme, par ses mécanismes de virtualisation, de recomposition et de capture, réarticule, coopte, impulse et tente d’historiciser les voies mêmes de sa légitimation à travers divers mouvements idéologiques, en particulier ceux situés à l’extrême droite du spectre politique. Ce faisant, il ne se contente pas d’assurer sa reproduction : il étend son emprise sur le corps social en reconfigurant jusqu’aux formes perceptives, affectives et symboliques par lesquelles celui-ci se représente ses conflits, ses menaces, ses appartenances et ses horizons.
Pour développer ce cadre d’analyse, une partie de ce texte proposait alors des coupes thématiques destinées à structurer et à approfondir l’exploration de ces dynamiques selon d’autres axes que ceux, trop souvent dominants, des logismes historicistes, de leurs rigidités classificatoires et de leur surplomb. Toutefois certains goupillages du pouvoir, certaines goupilles événementielles survenues au cours de cette dernière décennie, et plus vivement encore ces dernières années, ont en rendu nécessaire un léger remaniement, tant dans la découpe de certaines catégories que dans la manière d’en reprendre les articulations, les vitesses et les seuils.
Un livre collectif étant en préparation, et poussant bien plus loin les ramifications ouvertes ici, notamment autour de ce que pourraient être “des potentialités politiques de la matière”, il ne s’agit surtout pas d’épuiser la question. Il s’agit plutôt d’en livrer quelques éléments d’entrée, quelques motifs et points de poussée. Non pas nécessairement les plus centraux, ni même les plus stabilisés à ce stade, mais ceux qui méritent, semble-t-il, un premier partage, parce qu’ils indiquent déjà une direction, une méthode qui commence à poindre, et un déplacement possiblement puissant qui, pour être éprouvé et vérifié, doit être partagé, propagé, affirmé, contesté, enrichi.
C’est aussi parce qu’il y avait face à nous plusieurs urgences, devenues menaces, et maintenant quasi actes de survie :
Avant tout, urgence et acte à faire jaillir des mondes, des intelligences, des formes de consistance et des régimes de sens que les courbes d’audience du capitalisme essaieront sans cesse de rabattre vers des impasses conceptuelles, des simplifications mortifères (solubles dans les mots d’ordre) et une tristesse presque ontologique de tout un chacun.
Deuxièmement et au milieu même de l’étouffement, il y a urgence à rouvrir/inaugurer des voies de circulation pour ce qui ne consent ni à la neutralisation, ni à la concaténation, ni à l’uniforme (forme unie) de l’Histoire que l’on voudrait lui imposer.
C'est pourquoi, de la profondeur d'innombrables émulations, il y a quelque chose qui a émergé et qui semble pouvoir nous redynamiser politiquement. Cela semble tenir à prendre la position suivante : Pour une politique de la matière contre l’Histoire et ses appareils de dissolution.
Prime abord - Démarrer d’un refus
Avant d’entrer dans la proposition, entendons-nous sur notre point de départ. L’état des choses nous situant déjà dans un champ de forces politiques, économiques et sociales dépassant très largement notre volonté de nous situer là où l’on le voudrait, il nous faut donc formuler un refus originel : refuser que ce champ de force, qui s’identifie désormais comme ordre technico-naturel, nous “virtualise”, nous “dissolve” et nous “mette en production”.
Il faut donc repartir d’un refus, voire d'une somme de refus, pas d’une introduction. Apprendre d’abord à voir, pas à lire.
Soit, premièrement refuser d’ajouter un discours de plus à l’immense décharge des discours sur le désastre. Refuser de commenter le commentaire, de surcoder la catastrophe par des couches de signifiants qui, sous prétexte d’analyse, n’en font souvent qu’assurer la conservation conceptuelle. Même si nous n'y arrivons pas, il faut malgré tout tenter d'amener de l'amoindrissement dans nos méthodes. Autrement dit, amener plus de gestes de consignation, d'invocation de savoirs périphériques qui positionne les pratiques du commun au centre du village, que de glose recyclant de l'idée : refuser l'apologie du désastre mais encore de la prendre pour “assiette foncière”. Parce que rien de fécond, rien de porteur ne se construit sur le cadastre de cimetières. Cela contribue même à sceller nos potentialités politiques dans un éternel ébahissement nous maintenant dans nos passivités : subir le cours des choses au lieu même de le dévier – tirer son devenir dans le fait même d’agir.
À ceci doit se connecter un autre refus : refuser de laisser le présent être lu exclusivement dans les catégories qu’il produit lui-même pour se rendre supportable : crise, polarisation, gouvernance, sécurité, résilience, débat public…, etc. Tout ce lexique, si utile soit-il à l’administration du visible, appartient déjà au champ des opérations par lesquelles le monde contemporain se décrit afin de ne pas se laisser atteindre. C’est l’une des méthodes par lesquelles nous sommes tenus dans le mépris d’éternels administrés.
L’analyse ne fait pas défaut ; la forme, si. C’est-à-dire que le problème que l’on doit méthodiquement prendre au sérieux est le suivant : nous manquons tragiquement de formes capables de ne pas reconduire ce qu’elles analysent. C'est-à-dire que nous manquons de perméabilité dans le noyau même où l’on impulse de la production théorique. Nous sommes requis de trouver des dispositifs d’écriture et de pensée à même de déplacer le sol sur lequel les mécanismes de capture prennent appui, en lieu et place où on se borne à les décrire ou les dénoncer moralement. – A la manière du montage cinématographique, du moins à ses débuts, des changements d’axe du regard sont vitaux afin de permettre aux images de créer du mouvement, du cheminement ou procéder d’un voyage. Par conséquent et comme pour les formes politiques ; il n’existe pas d’image-mouvement en soi, mais des images qui, perméables les unes aux autres, maintiennent alors le mouvement.
Car l’une des plus grandes victoires du capitalisme contemporain consiste précisément en ceci : avoir rendu “pensables” ses propres ravages à l’intérieur de son idiome, exclusivement dans sa temporalité et selon ses surfaces de visibilité, et jusque dans les gestes critiques censés lui résister. En d’autres termes : avoir réussi à se rendre “pensable” du simple fait que l’on réagisse à ses fluctuations et à ses mouvements, c’est avoir réussi à “positiver” sa présence dans nos préoccupations. C’est par ceci qu’il s’est rendu inéluctable : notre capacité d’action, ainsi distendue par toutes ses intermédiations virtualisantes, en est rendue à nous penser “producteurs” alors que nous en produisons la perpétuation par des notices exécutoires – C’est du moins ce que ses émanations tendent à vouloir nous faire croire en nous virtualisant.
Ergo, Inutile d’ajouter une théorie générale qui serait un énième système clos, une cartographie de plus. Donc, que faire ? Ici, il s’agit de pratiquer des coupes dans le présent et le tomographier afin d’en repérer des lignes de consistance et des sortes d’organes de commande. Il y a des matérialités irréductibles et des seuils où quelque chose, sans être contraint à la performance, résiste encore à la capture. Question à première vue de chercheurs d’or : qu’est-ce qui, ontologiquement, dans ses modes d’existence et sa phénoménologie, n’a jamais été soluble dans les régies capitalistes ? Ce n’est pas l’unique questionnement que l’on est requis de peupler, mais c’est déjà une petite fenêtre. – On doit bien commencer quelque part et peu importe l’endroit.
Nous devons, donc, procéder de cette triple nécessité : autopsier les réagencements en cours sans en faire un état des lieux contemplatif, penser la matière politique au-delà du sujet, et chercher une écriture qui ne soit plus seulement l’exégèse impuissante de l’abattoir historique.
Le champ conjectural qui peut être apporté à ces nécessités est vertigineux d’étendue, et nous ne devons d’ailleurs aucunement être seul-es à y apporter des propositions. Nous le réduisons donc à trois hypothèses qui le traversent :
La première est que si le capitalisme contemporain ne gouverne plus principalement par opposition frontale entre blocs idéologiques clairement distincts – ce qui est entendu –, alors par quoi gouverne-t-il ou plus réaliste : quelles en sont les manifestations récurrentes et observables ? À cette question, voici un début de réponse : il gouverne par concaténation de signes, d’affects, de récits, de peurs, de revendications, d’images et de passions tous rendus équivalents dans des circuits de valorisation.
La deuxième hypothèse est que l’État, loin d’être seulement une verticale de répression, opère désormais, totalement, comme instance de neutralisation, de dissolution, de normalisation, de récupération des luttes, de mimétismes stratégiques et d’identification des formes saisissables du politique.
La troisième hypothèse est qu’il ne sera possible de soustraire quelque chose à ce double empire qu’à condition de déplacer notre rapport à la matière, au corps, à l’espace, à l’écriture et au commun. Nous ne pouvons plus penser à partir du sujet, de l’organisation visible, de l’institution ou de l’histoire centrale, mais à partir de ce qui circule, s’infiltre, se soustrait, se dépose, se transforme, change d’échelle, et ne tient pas dans les formes disponibles de la capture.
À travers l’acte de cette triple formulation, quelque chose de notable est formulé, et qui n’est pas que la négation de l’exploitation et de l’écrasement capitaliste comme horizon indépassable : que les forces subversives, pouvant procéder d’un basculement, ne justifient plus leur légitimité d'exister et de devenir en dehors paradigmes du capitalisme – et dans un dehors absolu. Bien au contraire; il s’agit plutôt d’obliger toute présence ou tout paradigme menaçant le corps social à se faire de plus en plus petit, à justifier son incubation dans le moindre “commun” de nos sociétés, dans le moindre espace de partage. Espaces communs et de partage qui ont, jusque là, été transformés et systématisés en “espaces d’installation de modes de contrôle, de captation ou de spéculation sur la valeur”.
Il nous semble que c’est à ces conditions que les forces productives et agissantes du corps social peuvent recommencer à respirer.
I. Tomographie du réagencement
1ere coupe. Le temps de la concaténation
Le capitalisme a toujours eu besoin de ses dehors. Mais son dehors n’est jamais extérieur. Il ne cesse de produire ce qui lui servira ensuite d’auxiliaire, d’adversaire rentable, de décor idéologique, de réserve affective ou de machine de diversion. Sa plus grande souplesse historique ne tient pas seulement à sa capacité d’exploitation matérielle ; elle tient à sa plasticité compositionnelle : il sait brancher sur lui ce qui semblait lui résister. Il sait faire de la contradiction un carburant, de la contestation un style. La différence devient marché et l’hostilité à son égard, tout un moteur de circulation. Il ne s’apparente pas seulement à l’Agent Smith (personnage allégoriquement réificateur de Matrix), il est le mode même d’écriture du scénario qui tient compte de ce que les cahiers des charges attendent. C’est là la logique impersonnelle d’audience favorisant des courbes de plus en plus exponentielles. Cet exemple tiré de l’industrie du cinéma n’est pas anodin, car depuis une vingtaine d’années, les très grands studios hollywoodiens soumettent chaque scénario à des logiciels de spéculation d’audience, où l’on décide de produire ou de ne pas produire tel ou tel film exclusivement selon le résultat préemptant les bénéfices en salles comme en diffusion événementielle. – Ce qui montre bien que l’univers du spectacle est un étier de propagation et de préemption de modes de contrôle, en l'occurrence ici la préemption de la cybernétique et de l’automatisme sur l’usinage d’affects.
Il faut donc se garder d’une erreur trop répandue : croire que le capitalisme se développe encore prioritairement sous la forme de blocs doctrinaux rigides, nettement campés, se faisant face symboliquement, ou dans l’espace public, ou encore médiatique comme des adversaires historiques identifiables, et développant distinctement des outils d’action irréconciliables est une bêtise sinon une stratégie d’endormissement. Une telle représentation, si on accepte de la considérer sérieusement, appartiendrait seulement à une fiction antérieure de ses agencements. Ce qui domine à présent n’est plus d’abord la confrontation entre formes idéologiques stables ; c’est leur mise en chaîne, leur voisinage opératoire, leur proximité fonctionnelle dans un espace de circulation qui n’exige plus leur cohérence historique, mais leur capacité de rendement : peu importe quel est le projet de société d’une force politique, d’un parti, d’un groupe ou d’une grande entreprise, tant qu’il est apte à accueillir, favoriser et conduire l’invariance spéculative du profit. Ceci est d’ailleurs le vrai visage du capitalisme : il n’en a aucun de précis à part celui de l’action impersonnelle d’autoconservation.
Le concept décisif est celui, formulé ici, de “concaténation”. Il faut entendre ce terme dans toute sa rigueur. Concaténer c’est aligner, brancher pour traitement, c’est rendre commutable. Ou, pour le dire de bout en bout : si la dialectique travaille les contradictions ; la concaténation, elle, aligne des segments, des données, des unités et les branche les unes aux autres afin de les rendre commutables dans une chaîne de traitement. Le principe de concaténation n’a pas besoin de résoudre les antagonismes puisqu’il lui suffit de les faire tenir dans une même économie d’exposition, de circulation et de captation. Rien ne lui est plus favorable stratégiquement que cette opération. Du pain béni lui permettant, en amassant mousse, toutes ses virtualisations, ses renversements sémantiques de valeurs, les élargissements de champs de tolérance morale. C’est ce qui fait, en dernière instance, que le capitalisme ait une plasticité telle, qu’il se présente à nous sous une forme pouvant paraître inéluctable.
C’est en ce sens et selon ce principe que le présent politique doit être lu. Des formes idéologiques, a priori, historiquement incompatibles peuvent désormais : a- être rendues voisines, puis b- "similaires", et donc c- échangeables, dès lors qu’elles alimentent un même marché de l’attention, c’est-à-dire une même surface de visibilité, selon une même courbe d’audience et une même dramaturgie de l’engagement. Ce qui se donne sous le terme “Opposition” est précisément formaté comme intensité circulante et doit, pour notre salut, se lire comme “Composition”. (Quel que soit X à l’intérieur du spectre politique mis en production par le capitalisme ; Opposition = Composition). C’est d'ailleurs là l’une des invariances de l’Histoire en tant que machine à légitimer le pouvoir.
Il faut, à ce propos, prendre très au sérieux ce que montrent les dispositifs numériques de recommandation. Non comme une simple question technique, mais comme un paradigme nomologique. Observation simple : qu’un contenu qualifié d’"extrême gauche" puisse conduire, par voisinages successifs, à des contenus néofascistes ou ultraconservateurs ne relève pas d’un accident. Cela indique quelque chose de beaucoup plus profond : dans les grilles, les arrays et les hash tables de référencement, les tableaux de data, les métriques de rétention, les deux contenus sont bien évidemment moins rapportés à leur histoire qu’à leur puissance d’accroche. Ils deviennent deux intensités politiquement différentes mais économiquement analogues. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les sciences humaines et sociales sont à impérativement éradiquer pour les logiques capitalistes, car elles reconnectent la métrique à l’Histoire, et souvent à l’histoire des luttes, de l’exploitation et de l'oppression. – Les “sciences” sociales, même si nécessairement critiquables en leur capacité à créer des microcosmes d’entre-soi bourgeois, sont souvent la lanterne de progression des sciences dures.
Il ne s’agit donc pas, pour ces dispositifs, de penser. Il s’agit de maintenir des états d’audience. Là réside le cœur du réagencement. Du point de vue du capitalisme automatisé, il n'y a ni de vrai ni de faux ni au grand jamais de réel; il privilégie absolument le tenace. Ce qui capte l’attention est le facteur subsumant tous les autres car ce qui capte retient, fait revenir, scandalise sur commande, identifie, exaspère, rassure ou terrifie, et donc vaut davantage que ce qui élucide. À ce niveau, l’extrême droite dispose d’un avantage structurel : elle simplifie, elle polarise, elle distribue les affects en schèmes immédiatement consommables. Elle a un côté multinationale de la livraison affective en satisfaisant immédiatement le ressentiment. Elle offre des ennemis nets, des appartenances compactes, des récits de décadence et de restauration, des mythes d’intégrité, des scénarios de siège. Elle est rentable parce qu’elle est compressible. Comprenons-le !
2ème coupe. “L’Ethnostructure”
Il faut dès lors nommer l’un des étaiements centraux de ce régime : ce qu’on va désormais appeler l’Ethnostructure.
Par ethnostructure, il faut entendre l’espace où les mécanismes économiques du capital rencontrent leurs sous-traitances idéologiques. Et c’est là que procèdent et s’élaborent les récits, affects, mythologies, images et réflexes permettant de convertir les inégalités historiques en nécessités culturelles, les hiérarchies matérielles en différences naturelles, les dominations économiques en défenses civilisationnelles.
L’ethnostructure ne se réduit subséquemment ni au racisme explicite, ni aux nationalismes bruyants ou carrément en pride. L’ethnostructure inclut des formes qui se doivent d’être beaucoup plus souples :
- l’obsession “des racines” ou plutôt de la “provenance” comme invocation d’une origine des choses où tout était rangé compulsivement dans de grandes étagères d’un musée de la pureté,
- la mystique de l’ordre qui ricoche à la fois du complexe originel de la bourgeoisie face à l’aristocratie comme représentante de Dieu sur terre, mais aussi et consubstantiellement, de la mystique de la hiérarchie,
- les spiritualismes de repli, les paniques morales autour de l’étranger, les fantasmes de souillure et les récits de remplacement, comme recherche sempiternelle du bouc émissaire d’une impuissance créatrice, d’une incapacité à dynamiser le présent, d’un être-à-la-mort devenant horizon indépassable, transposé historiquement d’ailleurs sous l’apparence de : colonialisme.
- les nostalgies impériales, les identités blessées, les virilités de restauration et les totémismes guerriers, comme mythes fondateurs d’une anti-société mythologique : car il est vital de se référer à tout sauf au réel social et matériel, donc produire de la spéculation chimérique remplaçant ce qui fait tenir une société en constante activité : les rapports de domination et pouvoirs entre classes. Pour ce faire, il faut forclore que la société s’est toujours créée dans un “entre-tous”, une dialectisation des gestes humains, une perpétration d’actes d’ouverture,
- les liturgies sécuritaires bouclées par les tacchipsychies médiatiques : ceci est l’ultime couche, l’agent fixateur, permettant d’affirmer la négation de toute dynamique qui viendrait troubler, déranger, chambouler, les exploitations en cours. Car les bourreaux n’aiment pas être dérangés dans l’abattage.
Tout cela, comme énormément d’autres formes, compose la matière affective ethnostructurelle nécessaire à la maintenance d’un monde inégalitaire.
Dans cette aire de déploiements d’immédiatetés affectives et d’inégalités, ce qu’on appelle souvent "l’Occident" constitue ici moins une entité géographique qu’un centre producteur de centralité. Un espace qui s’est donné pour tâche historique de produire l’Histoire, c’est-à-dire d’imposer à la fois son récit du temps, sa hiérarchie des savoirs, sa métrique du progrès, sa distribution du visible et de l’invisible, sa manière de nommer les peuples, de classer les cultures, de provincialiser les autres tout en prenant pour l’universe – provincialiser et soumettre est même la dynamique de l’Universel, où “pacifier”, “démocratiser”, “libérer”, voire même “délocaliser” ou “annexer”..., etc., en sont des encore et toujours des oripeaux. C’est d’ailleurs le principe d'invariance même qu’on peut retrouver dans les textes existentialistes : dans tout rapport à l’Autre, se situer déjà au-delà.
Le réel subi est dramatique, car il a des intentions. C’est pourquoi le centre administre l’altérité et ne l’abolit pas. La centralité ethnostructurelle ne veut pas faire disparaître l’Autre car elle le veut juste assez impuissant et réduit pour être fonctionnel ; elle le veut mis en régime. Elle en a le besoin vital et hiérarchique. Tantôt désigné comme ennemi, tantôt “minoré” pour être paterné, tantôt “obscur” à éclairer par la civilisation, tantôt ressource pour le progrès, esclavagisé, déporté, exterminé, ou encore décor, caution, ou public de Sa propre profondeur morale. L'Altérité est, pour la centralité ethnostructurelle, une paresse du mouvement afin de vérifier son équilibre. L’ethnostructure est donc l’atelier de subsomption où cette administration de l’altérité devient profitable, chambre de conversion où la race, la nation, la culture, la tradition, la frontière, la religion, la sécurité, la mémoire et la peur sont transformées en surfaces de gouvernement et en textures où adhère la gouvernementalité.
C’est sous cet angle que les droites, de plus en plus mises en rayon à hauteur d'œil pour feindre la diversité, apparaissent davantage comme des sous-traitances particulièrement efficaces du capital que comme des accidents périphériques. Droites marchandes, droites guerrières, droites interventionnistes, droites traditionalistes, néoconservatismes cybernétiques, fascismes renaissants, survivalismes, royalismes, racialismes, sécuritarismes, libertarianisme : autant de déclinaisons d’une même opération de changement de teinte du capitalofascisme. D’ailleurs, la raison pour laquelle elles ne nient pas systématiquement les classes est justement parce que tout leur rôle est d’en désactiver les rapports (rapports de classes). C’est stratégiquement bien manoeuvré pour faire perdurer le pouvoir. Pourquoi sinon un tel attachement à l’ordre et au droit naturel si ce n’est qu’ils sont attachement à ordonner l’emprise du Haut sur le Bas au nom de droits naturellement attribués à la naissance ? Elles s’affairent donc à substituer aux conflits matériels des conflits de civilisations, aux rapports entre structures des identités, aux antagonismes sociaux des psychodrames culturels. C’est ainsi que toutes ces émanations, en aplanissant toute aspérité dans les terrains où il veut s’étendre, fournissent au capital un gain décisif : la désintégration de l’être social sous couvert d’intégrité communautaire.
Elles vous souhaitent, par leur chant de sirènes ininterrompu, bienvenue dans le grand centre commercial de la désintégration sociale, où les dénonciations de bouc-émissaires sont dans chaque case de leur monopoly. C’est là la seule religion – et propriété technique – qui unit indéfectiblement les droites, les extrêmes droites, les social-démocraties, ou en un mot la bourgeoisie et son éternel rush sur l’accumulation du capital et la détention de positions de pouvoirs, dans chaque arcane de la société.
3ème coupe. De l’état des choses à l’état des audiences
Une mutation importante doit ici être pensée jusqu’au bout : l’État n’est plus seulement l’État. Il est, depuis un temps considérable, pris dans un environnement où l’état des choses est surdéterminé par l’état des audiences. Les décisions, les séquences politiques, les paniques médiatiques, les mots d’ordre, les campagnes morales, les indignations calibrées ne peuvent plus être séparés de régimes d’attention qui en règlent la vitesse, la visibilité et la consommation. Il faut même penser ces régimes attentionnels avant ce qu’ils régulent.
Nous mettons en garde, toutefois, à signifier par là que le politique serait uniquement devenu simple spectacle. L’idée de simple spectacle est bien trop faible et bien en deçà du problème. Cela signifie que le spectacle lui-même est une infrastructure de gouvernement.
Les crises sont mises en circulation et se substituent à l’agentivité humaine – Et qu’on ne nous rétorque pas que la capacité de réagir à «…», de tweeter ou d’opiner oiseusement préserve nos principes directeurs. Ou bien que tant que désirs et affects sont opérants, cela veut dire que nous sommes agissants. Ces deux assertions seraient risibles eu égard à ce que font tramer les rapports de pouvoir et macroéconomiques.
Les ennemis sont scénarisés et plus simplement “combattus”. Les oppositions se rauonnent à mesure de leur docilité ; elles sont triées, hiérarchisées, incubées et agencées comme les cartes d’un jeu de rôle, tant qu’elles servent de rabatteurs, d’agents de sécurité en col-blanc et de matière première à l’administration des affects collectifs. La république vient distribuer les bons points et désigner les lisières du fréquentable : le fruit d’apparence le plus charnu est, intrinsèquement, le plus amer. C’est celui qui couve le ver. Les tendances politiques de “confession républicaine” sont semblables aux filtres visuels des applications des réseaux sociaux : elles subvertissent toutes la réalité en uniformisant le visage des choses. A société déconnectée du réel permis par le rapport matériel et physique, le Glow-up comme fondement politique de réalités spéculatives, immédiatement usinables par un call-to-action.
On comprend alors pourquoi les extrêmes droites, les néofascismes et les passions racialistes montent si bien à la surface, pourquoi ont-ils cette flottaison très adaptative : parce qu’ils conviennent sur mesure à la modernité où “les grands vont de plus en plus manger les petits”, et qu’ils n’ont d’ailleurs jamais été étrangers à ce principe. Ils font des offrandes inespérées aux machines de domination et de soumission des classes populaires tout en jouant à celles-ci un chant de sirène implacable de séduction: polariser clairement, user d’imageries puissamment symboliques car maîtrisant la psychologie des foules et de la plèbe pour mieux les domestiquer, vendre des simplifications du monde consommables immédiatement, à souhait, et très rentables. Ils sont, au même titre que la social-démocratie, les produits usinés de la composition politique contemporaine. Si le capitalisme est un langage et l’histoire de l’exploitation une écriture, les composants politiques comme les droites identitaires et les social-démocraties en sont les graphèmes.
Les classes bourgeoises sont totalement interchangeables, substituables, se continuent les unes les autres, peu importe leur couleur politique, car obéissant à un seul principe invariant : exploiter la valeur créée par le grand nombre et, si contestation il y a ; d’est alors pour elles le temps de la contrainte, surveiller, sanctionner, chasser de la présence sociale, décrédibiliser, voire fabriquer l’instrument d’une crédibilité virtuelle (médias, réseaux sociaux, audiences, mots d’ordres, cycles informationnels compulsifs …, faire exister la réalité virtuelle pour chasser, nier, exterminer la réalité matérielle).
Il faut donc rompre avec l’enfance politique et, parfois, notre naïveté militante basée soit sur le psittacisme des mots d’ordre, soit sur la considération même du champ politique comme un objet transitionnel. Il faut régler cette contradiction opposant la pratique de soi à l’intérieur de champs de forces politiques et la considération des dynamiques impersonnelles et, parfois, invariants de ces mêmes champs. Ce n’est d’ailleurs aucunement contradictoire à condition de garder constamment des ouvertures à de nouveaux apports critiques et même des camaraderies basées sur ces hybridations.
En outre, ce n’est pas que ces formes inégalitaires décrites plus haut survivent grâce ou malgré le capitalisme ; elles en sont très précisément les prédicats. Ces formes, courants et émanations prospèrent parce qu’elles garantissent la pérennité de ses déséquilibres. La différenciation raciale ou la mystique organique, la hantise de la contamination ou la hiérarchie entre peuples, sexes, cultures ou croyances, tout cela fournit l’arrière-fond anthropologique et la petite musique de fond grâce auxquels les exploitations économiques apparaissent comme des conséquences de l’ordre du monde, au lieu d’être perçues pour ce qu’elles sont : des rapports de classe exponentiellement violents. Qui décide de la violence est situé à la tête et non au pied de l’échelle de violence sociale.
Le réagencement en cours consiste alors en ceci : il est, d’abord, vital de rendre compatibles des “offres” politiques apparemment opposées. Puis, il faut les faire tenir dans une même économie de circulation. Ensuite, il est génialement stratégique d’absorber jusqu’aux plans de consistance de ce qui se disait critique. Enfin, il est rentable d’en faire la moisson ; recycler les énergies de contestation dans les architectures générales de la valorisation. Le capitalisme ne se contente plus de réifier en intégrant les corpus jusqu’à les faisander – non, ce n’est pas du tout l’agent Smith. Il va, depuis un temps maintenant notable et qu’il aurait fallu déplier plus tôt, jusqu’à intégrer les causes afin de les inverser, les modes d’apparition, les styles et méthodologies de lutte, les formes de parole et toutes les iconographies du refus.
C’est précisément pour cela qu’il est nécessaire de déplacer l’analyse et d’observer que là où il y a ce mur, il y a donc un déblaiement à opérer. Tant que l’on demeure au niveau des seuls contenus idéologiques, recyclant éternellement des constatations, on manque le mécanisme et la transformation des forces l’actionnant. Ce qui doit être pensé à présent, ce sont :
- les changements d’échelle et les basculements de niveau,
- les mutations de support,
- les régimes de similarité,
- les infrastructures d’exposition.
Car tout sera perdu si on ne s’entend pas sur le fait que la capture s'exerce conjointement sur les idées et, surtout, sur leurs modes d’existences.
II. De quoi la matière est-elle le nom ?
1ère coupe. Contre le sujet
Si le premier geste consiste à décrire le régime de concaténation, le second doit consister à déplacer l’ontologie politique elle-même.
L’une des raisons pour lesquelles les forces critiques sont si aisément capturables tient peut-être au fait qu’elles continuent de se penser à partir d’une forme déjà préparée pour la saisie : le sujet.
Le sujet est identifiable, assignable, représentable, juridiquement traitable, statistiquement comptable et administrativement dissoluble. Il est l’unité idéale de toutes les machines de pouvoir. Et lorsque le sujet se veut insurgé, il demeure trop souvent pris dans la grammaire de ce qui peut être reconnu, classé, poursuivi, intégré ou neutralisé.
Il s’agit donc de risquer une hypothèse plus profonde. Ce qui importe politiquement aujourd’hui se loge ailleurs que dans le couple sujet/objet : dans des états de matière et des régimes de passage, des dynamiques de franchissement de seuils, des puissances de jaillissement, de contraction, de dissémination ou d’infiltration. Ne plus jamais clore, ne plus jamais s’identifier tout en allant vers des des pratiques qui nous apprennent à se répartir autrement, à se soustraire avec méthode, ou bien à se recomposer au besoin en des formes imprévisibles.
A propos de “prendre soin de la géologie”, quand nous avançons des termes les termes : eau, sable, poussière, lichen, pierre en concrétion, bruine, boue, nappe souterraine, ruissellement, évaporation, dépôt ou résidu …, il ne faut pas croire qu’il s’agit de métaphores poétiques plaquées sur le politique ou de sommaires considérations élémentales. – Nous laissons ces abords à l’esthétisation de l’inconnu. Ce qu’il faut justement relever sont les récurrences du commun que ces termes transportent. Et on dit bien “transportent” et non pas “contiennent”. Il s’agit, par cette terminologie, d’invoquer des matérialités à partir desquels reconsidérer ce que peut vouloir dire agir, résister, persister, faire du lien, durer ou transmettre.
– Nous en voulons pour preuves le contenu de l’ouvrage qui concernera la forme “Foggara”, exemple de systèmes extrêmement ingénieux de répartition et d’interconnexions des potentialités matérielles et géologiques, redécoupant totalement les rapports de pouvoir et de faire-société. Ce redécoupage se situe plus seulement entre humains, ou encore entre humains et non humains, mais entre matières physiques et l’invisible procédant tous deux du vivant – L’une des thèses que nous défendons est le “l’invisible” naît du rapport même à la matière et au monde physique. C’est à partir de ce genre de trouvailles (foggaras), que du commun se crée, jaillit dans le visible et l’invisible et que nous partageons tous les deux.
Ce n’est pas sans visée que le pouvoir moderne met en avant l’Identité sous toutes ses formes (de décompensations identitaires protéiformes jusqu’à la biométrie). Ce n’est pas pour rien qu’il aime les formes nettes et les frontières. C’est parce que ce sont des formes circonscriptibles, gérables, aptes à être normalisées, rendues neutres (neutralisées) puis intégrées comme nouveau point d’appui. Il est voué à apprécier tout particulièrement les sujets responsables (aptes à être rendus comptables), les organisations nommables et les coordonnées, les chaînes de commandement et les représentations stables. Mais les considérations de la matière (physique) enseignent autre chose : qu’une force peut tenir sans centre et circuler sans drapeau, agir sans monumentalité, se transmettre sans institution souveraine et développer cette forme extrêmement puissante et efficace qu’est le fantomatisme. Il faut comprendre par ceci qu’à titre d’exemple, c’est dans la matérialité du sable, du feu, de l’eau, de l’animal et du végétal, que les zénètes ont plié deux rapports indissociables :
- un rapport au monde du visible qui fait à ce qu’entretenir les arrivées d’eau vers les oasis, développer tout un appareillage de soin, a fait à ce qu’apparaissent des organisations sociales et un faire-commun extrêmement pointus (mesureurs, répartisseurs, représentants, traitement de la rareté suivant plusieurs échelles d’organisation …)
- un rapport au monde invisible qui, ipso facto, ricoche de la considération matérielle de cet alentour. C’est en prenant “soin” de cet alentour géologique que naissent les esprits rôdeurs ou protecteurs, la poésie des puits hantés ou du lieu habité, les sanctifications de figures et de lieux locaux (qu’elles soient de filiation maraboutique, confrérique ou héritage soufi et occulte).
Il y a donc une dimension spectrale ou fantomatique de la lutte qui est produite par une pratique concrète de la matière alentour. Et nous disons bien géologie et non “environnement”. Nous préférons, à ce propos, nous arrêter là, car nous développerons dans l’écrit à venir des notions que nous jugeons pertinentes comme celle de “géosensible”. C’est donc, ici, une affaire à suivre.
2ème coupe. Ce que l’État dissout
Si “se soustraire”, “spectralité” ou “fantomatisme” sont des concepts qui disent déjà plus ou moins leurs noms, le mot de dissolution révèle ici toute son ambivalence. En ce sens que L’Etat ne dissout que ce qu’il peut saisir. Il peut dissoudre des associations, des collectifs, des regroupements …, qui sont des noms propres de la conflictualité. Encore une fois, dissoudre, dans le langage étatique, veut dire neutraliser et rendre inoffensif en cassant une continuité et en morcelant une forme. Mais cette opération dit aussi autre chose : elle avoue que la forme visée possède une portée assez forte pour inquiéter l’ordre.
Or ce que sait dissoudre l’État ? Exclusivement des formes encore trop proches de ses propres schèmes de lisibilité juridico-politiques. Il peut atteindre des particules disséminées en en pistant exclusivement la similarité des “modes de répartition”.
– A ce titre, l’exemple du pistage informatique est édifiant de leçons : les attaques même par un arsenal cybernétique aussi puissant que celui de l’état, peinent à reconstituer de façon fiable les continuités entre les différents segments de certains routages. En addition des attaques par corrélation de trafic, d’autres attaques (confirmation, marquage, rebond, analyses intersectionnelles, DNS, temporelles …etc) tentent de retrouver, dans les flux, assez de références pour identifier telle ou telle présence. Or, même dans des dispositifs encore relativement jeunes et perfectibles comme l’onion routing, on peut voir les nœuds mais ça reste difficile de reconstituer sans erreur les continuités entre origine, parcours et sortie. Il ne faut pas s’arrêter au catéchisme informatique et aux formules étranges qu’il déploie car il y a là l’Enjeu des enjeux : brouiller les lignes par déphasage, tenir à partir de répartition. Les procédés d’anonymisation les plus rétifs accentuent encore cette logique par “latence”, “mise en tampon”, “brassage”, “délais aléatoires”.
Donc, ces notions de “présences pulvérales”, de “présence soustraites” et de “fantomatisme” relèguent toutes les “archipélagies” de résistance et autres “gros événement” vespéraux au rang de romantismes contemplatifs empaillant ce sur quoi elles se posent. Si on voulait parler du même endroit que ces analyses qui d’ailleurs nous ont nourri, nous dirions qu’il s’agit de se préoccuper de sortes d’inflexions microcellulaires en infra-résonance, de ce qui se meut à basse intensité et ne circule jamais ; en un mot de tout ce qui a des variations d’échelle.
Il faut ameuter ici toutes les formes se déprenant de l’identité et qui refusent d’être concentrées en organes ou en emblèmes.
Ici, relevons une distinction décisive : il y a des réalités dissolubles. Celles-ci sont dissolubes parce qu’elles sont figurables comme corps. Toutefois, heureusement pour nous, d’autres ne le sont pas parce qu’elles relèvent déjà de la solution, au sens matériel du terme : mêlées en micro-particules, indiscernables à l’échelle macroscopique, actives, têtues et pénétrantes. L’informe est, à son corps défendant, bien une forme qui se tient, qui déjoue les procédures de fixation.
Donc, oui ! Bien entendu que “Oui” le désert les contient. Et contrairement à l’objection qu’on a fautivement formulé à ceci : l’eau n’y est pas rare et l’acheminer vers l’oasis est au cœur même du commun. Ça se pratique et se transmet. Mais il faut un tant soit peu sortir de la facilité de la réflexion cyclique et du “penser en rond”, se décentrer afin de voir que pousse au milieu des dunes, et au en dessous de la sempiternelle “forme de vies”, tout un inframonde, toute une profusion de savoirs oraux et de méthodes de résistance à basse intensité. Savoirs et méthodes desquels il est plutôt nécessaire d’apprendre au lieu même de les soumettre à des schémas de réflexion préétablis et mille fois essorés par les rouleaux de l’empirisme militant, aussi porté vers l’élan révolutionnaire soit-il.
Ce qu’il y a, et qui ne changera jamais, est que L’État demeure, en profondeur, une machine centraliste. C’en est même la raison d’être. Même lorsqu’il se densifie technologiquement, il persiste à penser selon un axe centre/périphérie, noyau/bord, intérieur/extérieur, ordre/menace, natifs/étrangers, citoyens/incursifs, norme/terreur. Il lui est beaucoup plus difficile de penser des régimes politiques qui ne seraient même plus, d’ailleurs, seulement des changements d’échelle, mais des “changements de matériau”. Voilà pourquoi il reste vulnérable à des modes d’existence qu’il sait mal cartographier et qu’il continuera de considérer comme “bugs” ou “anomalie” à corriger. Saboter ne veut strictement rien dire. Il s’agit d’infester par des potentialités du vivant toute appareillage se servant du vivant pour maintenir l’automatisme. – Nous le disions peut-être sans avoir alors été compris : Infester les formes “d’intelligence artificielle”, devenues depuis notre proposition textuelle l’un des fondements de la société accélérée, c’est permettre aux programmeurs de remettre la main sur les boucles qui en conditionnent le “raisonnement”. Au lieu même où ils seront de plus en plus relégués par l'idéologie de l’IA au rôle de “dépanneurs”. C’est donc empêcher les canaux gouvernementaux, sous égide technico-capitaliste, de créer chemin faisant, des formes de cyberprolétariat.
Il faudrait tirer toutes les conséquences de cette situation car déjouer les vieux réflexes bourgeois de désignation de l’ennemi ne constitue qu’un commencement.
Il faut problématiser plus profondément les choses et apprendre à consister autrement, en commençant par ne plus offrir au pouvoir les silhouettes qu’il attend. Dans le champ de forces, devenir soi-même chemin, porosité, circulation ou transport de potentialités. Les territoires ne sont plus à tenir en terme de rapport de force ; imaginons-les selons des possibilités de circulations, d’irrigation et d’ouvertures.
3ème coupe. Acheminer la matière
À partir de là, la matière apparaît comme l’un des noms les plus rigoureux du commun. Ce n’est plus un élément romantisé par le prisme de la littérature élémentale ou plus largement écologique ; la matière physique émerge comme forme de partage antérieure à la propriété. La géologie, tout ce qu’elle découpe comme géopouvoirs, n’est pas un bien auquel viendrait se riveter le qualificatif de commun. La matière, “la physique”, la géologie est ce qui nous oblige à repenser le commun lui-même.
Oeuvrer à une société propulsée par ce genre de partage permet de dégager l’existence collective du lexique à boucle fermée de “l’intérêt” et du “bien”. Les lieux de socialisation où l’eau manque nous enseignent qu’aucun élément-ressource n’est affaire d’accumulation mais d’acheminement et de continuation. Concernant l’eau, ce qui compte est de lui permettre de passer, de parvenir ou d’être en retenue, de se répartir sans être détruite dans sa potentialité et sa possibilité mêmes. Posséder ici n’a aucun sens ni aucune forme de valeur attribuable.
Une société de la matière est donc d’abord une société de perméabilités et des conditions de passage.
Comme dit plus haut, les régions désertiques et oasiennes le savent depuis des temps très anciens. Avant d’être un stock, l’eau y est une intelligence des pentes et des sols, c’est une forme de sagesse des profondeurs, des retenues, des ouvertures, de peignes répartiteurs qui sont des métriques très discrètes et de savoirs obligatoirement collectifs d’entretien. “Obligatoirement collectifs” car ce savoir se transmet de mesureurs à d’autres oralement, sinon en dessinant littéralement sur le sable du désert. C’est une somme de savoir qui apprend une toute autre leçon que de prélever : comment conduire ce qui propulse le vivant. Ce qui est bien évidemment un rapport non captatoire au milieu car ça ne le perçoit justement pas comme “milieu” mais comme entité procédante et en potentiel agencement à toute forme alentour.
C’est une leçon politique de première grandeur : ce qui se joue dans l’acheminement de l’eau, c’est une tout autre conception du commun. Nous ne sommes plus dans une communauté fondée sur l’identité, “le sang” et la clôture, sur l’origine ou même face au même ennemi, nous sommes dans une communauté fondée sur le soin de l’alentour. Prendre soin de ce qui rend le passage possible, en l'occurrence celui de l’élément matériel (eau). Cela est permis en s’occupant des conditions, des écoulements, des appuis et des seuils…, etc.
Donc, la communauté est inaugurée finalement à cet endroit là : dans le maintien (maintenir = main-tenir, la main qui tient) des possibilités d’existence partagée.
Le commun n’est, ici, plus fondé ni sur l'intérêt, ni aucunement sur la notion de “bien” ou de “propriété”, ni même sur “l’amitié” comme primo-partage. Elle est fondée sur un décentrement ontologique total qui permet de nous sentir, nous aussi, considérés par ce que l’on pensait être seuls à considérer.
Cette petite entrée en matière, montre bien que le politique ne se réduit pas à une question de souveraineté. Observons donc qu’une force conséquente et efficace peut (doit ?) absolument être diffuse, qu’il est possible de traverser l’espace sans l’estampiller par la possession, et enfin, que le commun n’est pas l’empilement empirique de propriétés, de savoirs, ou de techniques si raisonnables soient-elles, mais bien l’entretien collectif de passages.
Ici, il faudrait aller plus loin encore. Et même si, encore une fois, on traitera de cela prochainement ; déplions les choses d’un cran supplémentaire en continuant ce “décentrement ontologique” entendu plus haut. Remarquons que si l’oasis a sédentarisé l’être humain, c’est précisément parce qu’elle n’est pas seulement un lieu; l’oasis est tout un rapport. Née de cette pratique, savoir ou art d’acheminer l’eau parmi les dunes, elle entraîne donc une altération réciproque entre matière et forme de vie. C’est précisément à ce titre qu’elle propose presque une inversion anthropologique : non plus l’humain considérant et se servant de la matière, mais l’humain vu depuis la matière, contraint par elle à l’invention d’une autre mesure, d’une autre sociologie, d’une toute autre économie des gestes. Imaginez la portée de ce début de piste.
Nous tenterons d’y apporter des caractérisations précises, des motifs transmissibles ainsi que certaines graphies observables.
III. Hétérographies contre l’Histoire
1ère coupe. Sortir de l’impuissance exégétique
Nous voudrions également mettre en accusation l’écriture. Distinguer les modalités de pouvoirs temporels que l’acte d’écrire institue.
Depuis longtemps déjà, écrire est quelque peu devenu risible toutes les fois que l’écriture se borne à recouvrir le désastre d’un supplément de langage. Des pages, des thèses, des manifestes, des notes, des gloses, des reprises, des commentaires … C’est toute une surproduction de signifiants qui prétend dénuder les principes moteurs du monde contemporain, au lieu même où elle n’en habille souvent que les surfaces.
La pensée critique n’échappe en aucun cas à ce danger. Lorsqu’elle ne fait qu’annoter le capitalisme, cartographier ses rouages en nommant, avec plus ou moins de variations d’un auteur à l’autre, ses contradictions, elle devient sa propre exégèse. Comprendre les mécanismes financiers, médiatiques, géopolitiques ou sémiotiques du capital ce n’est pas tout à fait les combattre. Cela peut même, dans certains cas, raffiner l’intelligence du désastre sans altérer la moindre de ses conditions d’exercice. – C’est exactement ce que font les individus qui demandent à des IA génératives de produire des résultats de recherches textuelles : ils entraînent des modèles d’automatisation voués à rogner le regard humain sur le monde.
Parlons-en donc avec franchise et évacuons le non-dit : une part immense de la production théorique contemporaine, plus ou moins proche d’idées révolutionnaires, est fascinée par ce qu’elle critique mais encore s’observe produire de la critique. C’est précisément ce qu’on nomme “penser en rond”, et dans l’assiette d’un seul monde. Ce monde est celui qui a fait de l’Histoire son monopole et de l’Universel son langage. La pensée qui nous a nourris et continue de nous nourrir est extrêmement problématique, en ceci qu’elle traite le réel comme un tissu de concepts à réarranger, un stock de motifs à redistribuer selon des combinatoires d’appartenances et de structures, mais jamais comme une multiplicité vivante à laquelle il faudrait apporter d’autres graphies, d’autres manières de sentir et d’autres régimes d’adresse.
Écrire ainsi, c’est exactement conserver et non problématiser. A quoi bon laisser intacte la souveraineté du signifiant ? A quoi sert la centralité de l’intellect ? C’est objectivement une hiérarchie lettrée qui sépare ceux qui élaborent et ceux qui vivent. Elle reconduit du même geste le vieux privilège occidental des lumières de décider ce qui comptera comme pensée, comme politique, comme profondeur, comme forme légitime du vrai. C’est-à-dire qu’il faut dégager nos manières d’écrire, de penser, de consister ensemble, de cette vieille teinte de noblesse mortifiant le moindre objet considéré en lui conférant nul autre devenir que la pétrification et la muséification. Il y a d’autres manières d’écrire.
2ème coupe. Le corps écrit, l’espace écrit
Le réel n’attend pas les traités pour “écrire” son cours. Aussi bien que le réel, nos corps et nos gestes écrivent et sont aussi écritures. L’oiseau écrit en battant de l’aile. L’ébéniste écrit en taillant le bois. Le pas écrit sur le sol comme les mains écrivent sur les murs.
En outre, les gens écrivent leurs peurs, leurs joies, des humiliations, des fatigues, des colères, des appels à l’aide jusque dans les lieux les plus déconsidérés. Il y a parfois plus de justesse politique sur les parois des toilettes d’un troquet que dans des rayonnages entiers de sciences humaines. Ce n’est pas que l’obscénité vaudrait forcément vérité, mais parce qu’une inscription y a trouvé immédiatement son espace, son public, sa nécessité. Ecrire des appels à l’aide ou des témoignages sur un mur d’un tel lieu, c’est choisir à qui l’on s’adresse et comment on s’y adresse (un régime d’adresses parmi d’autres).
Toute écriture est spatiale avant même d’être littéraire, philosophique ou critique. Elle se déploie dans et selon un milieu : selon des supports, des accès et des zones de passages, des seuils, des clandestinités, des formes temporaires, des champs de ré-aiguillage, des corps capables ou non de s’en emparer ou de le propager. (C’est bien pour cela que le principe actif puissant d’un réseau social est le call-to-action du bouton “partager”).
Écrire politiquement ne consiste alors pas seulement à produire du sens mais à choisir méthodiquement trois choses : un espace d’apparition, un régime d’adresse et une matérialité de circulation. C’est ici que le regard critique doit également effectuer un changement d’axe. Il ne s’agit plus seulement de se préoccuper de “ce que l’on dit”, mais : où, sur quoi, parmi qui, pour qui, d’entre quoi, à quelle hauteur, avec quel coût d’accès, selon quelle potentialité de transmission, selon quelle forme de partage ?
Là où ce déplacement d’apparence banal est décisif est en ceci qu’il permet de comprendre que l’écriture n’est pas condamnée à la prose analytique ou la démonstrativité, non plus au commentaire savant et techniquement armé. Comme il est arrivé qu’on le dise et le temps semble le préciser ; il existe bel et bien des hétérographies, c'est à dire des manières d’écrire qui ne séparent pas : 1- le corps de la pensée, 2- l’espace du sens, 3- le rythme de l’idée, 4- la transmission de la présence.
Nous ne célébrons pas naïvement l’oralité. Nous ne condamnons pas les formes écrites. Nous disons qu’il faut des espaces qui font droit à des régimes d’intelligence systématiquement minorés, parce qu’ils ne se présentent pas sous la forme attendue des preuves disciplinaires.
L’incantation, la psalmodie, la marche, la transe, la géométrie rituelle, l’écriture sur pierre, l’architecture hydraulique, les pratiques de soin, les savoirs cosmologiques, les transmissions non centralisées, tout cela pense et écrit. Tout cela instruit, parfois plus loin et plus profondément qu’une bibliothèque entière de savoirs empiriques, à la seule condition de consentir à y être déplacé par des changements d’axes volontaires.
Ceci n’abandonne aucunement la rigueur, mais veut précisément défaire le monopole de certaines formes sur la rigueur. Ni la vérité, ni la précision et surtout pas la justice n’appartiennent exclusivement au concept d’Histoire. Bien loin de là ! Il y a d’autres justesses et exactitude des gestes des vivants et de la matière, il y a d’autres savoirs et sciences des abords, une pullulation des logiques des circulations, d’autres manières de consister et d’être profond que l’épistémologie dominante a rabattu soit vers un folklore, soit vers la superstition, soit vers l’archaïsme. C’est en cela que consiste le mépris dans lequel nous sommes tenus ainsi que nos Histoires respectives, qui s’agencent, se transmettent et survivent autrement que par la noblesse du parchemin ou le scalpel analytique.
3ème coupe. Quitter l’Histoire
Tout ceci converge ici vers une dernière nécessité : quitter l’Histoire. Du moins celle décrite tout au long de ces lignes. Il faut, pour notre salut et notre efficacité, nous désarrimer de la machine capitaliste donc coloniale extractiviste et assignataire d’identités qui s’est arrogé le droit de faire de son récit du temps la mesure universelle du réel.
La plus grande production historique à ce jour est la marge. En même temps que ses sciences, ses institutions, ses philosophies, et ses archives, l’Histoire produit aussi une immense chaîne d’écrasements et de substitutions de noms. Elle le fait en confisquant des savoirs par ci, en dopant les hiérarchisations raciales par là, en procédant de décapitations symboliques et matérielles, de capture de richesses et d’histoires de ceux qu’elle opprime, du matériau ou du territoire en y exterminant les populations. L’Histoire qui est en train de s’écrire (actuellement à coup de capitalofascismes bombardiers et génocidaires) est la même qui s’écrit depuis des temps immémoriaux : elle change systématiquement les filiations, elle recode les transmissions et les mots d’ordres ; elle rebaptise les idées et vassalise des mondes qu’elle n’arrive pas à se représenter, tout en se prenant pour l’horizon même du sens. Soit : “Ce que nous ne comprenons pas ; nous l’annexons. Ce que nous n’annexons pas, nous le rognons”. Cette formule pourrait être la devise même d’Etats apocalyptiques comme les États-Unis ou de l’Europe coloniale vis-à-vis de l’Afrique, de l’Amérique du Sud comme du Proche Orient (Palestine, Liban, Syrie…). Cela vaut bien entendu aveu que, concernant l’Orient, “Proche” soit devenu très vite “Moyen”. C’est précisément là que l’intellectualité politique contemporaine demeure profondément “heideggérisée” au sens le plus vaste : elle est incapable d’aimer le lointain ni de concevoir la différence autrement qu’en les pensant déjà à sa propre mesure, faisant de l’altérité une variation du “Même” ; une conservation de la potentialité d’un problème par une répétition différentielle (post Kant/Heidegger & associés). C’est exactement cet instinct schématique ne reposant “rien” d’éprouvé, d’expérimenté, que cette intellectualité rivetée aux courbes d’audience du capitalisme parle de l’Autre et de l’Altérité, mais ne se laisse aucunement déplacer par eux. Les putréfactions expressives comme : “On aime les étrangers chez eux”, ne sont qu’une interprétation servile du rapport à l’Altérité que produit l’Histoire de la pensée continentale qui se célèbre. Elle prêche l’ouverture tout en reconduisant les hiérarchies du savoir et du langage, en distribuant la légitimité politique des formes pensables du monde.
– Il est donc, chers camarades, grand temps d’aller réellement voir ailleurs si, littéralement, vous y êtes. Vous y verriez d’immenses généalogies et traditions de pensée, des cosmologies et des sciences du corps, de l’espace, de la matière, des nombres, des équilibres, des chants, des astres ou des métamorphoses, qui ne viennent pas simplement enrichir l’humanité ; elles en déplacent radicalement les coordonnées. Ces observables que vous y verriez, vous rappelleront que le politique ne naît pas avec la société telle que les sciences humaines souvent le formalisent, que la communauté ne naît pas avec un contrat quel qu’il soit, que l’éthique ne naît pas par la morale et l’abstraction, ou encore que la rigueur est dans le l’expérience de se sentir emporté par une multiplicité d’agencements.
Ce rappel exige une seule chose, un seul caprice est le sien : consentir à être instruit depuis des lieux que l’Histoire centrale a déclassés. Ainsi, intégrer que prendre soin de l’alentour vaut davantage que sa maîtrise ; pour lesquelles la géologie et le corps, le visible et l’invisible participent d’une même intelligence du commun ; pour lesquelles l’espace n’est pas à posséder mais à traverser sans l’épuiser.
Il est vital de se déposer sur le réel avec soin.
Coupe transversale
Ce qui se joue aujourd’hui, et plus profondément que des confrontations idéologiques, c’est la possibilité de soustraire une part du monde sensible aux appareils de concaténation, de neutralisation et de capture.
À cette tâche, nous nous attelons très opiniâtrement. Nous avons besoin de changer de matériau politique ou, plus précisément, de la capacité de changer “d’échelle de considération” du matériau politique.
Là où gît l’impuissance, rien ne se refera sous le signe d’un calme administré. Aucune brutalité n’est justice, mais aucune séparation réelle d’avec l’abattoir historique ne pourra s’obtenir par les formes mêmes sous lesquelles il exige d’être contesté. Donc : désapprendre ses gestes, déserter ses centralités, éclater littéralement ses cartographies. Recommencer depuis “les passages” et depuis ce qui, partout, continue de se soustraire à la capture en écrivant déjà autrement.
“Quitter l’Histoire” signifie tout cela à la fois. Un ensemble de refus. Un ensemble d’ouvertures. Des méthodologies de soin …
Il faut à tout cela apporter une graphie et il semble bien qu’elle commence “réellement” à se formuler.
Le meilleur arrive. Le réel arrive.
Il faut se le répéter, surtout en temps apocalyptiques où un réel subi ne paraît plus crédible. Notre rôle et de lui en redonner. Le meilleur arrive. Vous allez voir. Comme une vague de fond. Scélérat. Pirate. Fantôme.
Le réel arrive.
Note

